Le pin d'arolle, roi des Alpes
Le Journal des Alpes Le guide de l’arolle

Le pin d'arolle, roi des Alpes

Il pousse là où la forêt s'arrête, ajoute à peine un millimètre de bois par an et confie son avenir à un oiseau. Portrait de l'arolle, l'arbre des cimes, et du bois parfumé que les Alpes travaillent depuis l'âge du bronze.

H Herbert – MyAlpine.Shop17.10.2026

Lentement, très haut, pour des siècles

Là où la forêt rend les armes face à la roche et aux pâturages, un arbre tient encore la ligne : l'arolle, Pinus cembra. En Suisse romande, on dit aussi arole ou pin cembro ; c'est l'Arve des Alémaniques, la Zirbe ou le Zirm des Tyroliens, le cirmolo des Italiens. Son aire naturelle se limite à deux massifs : tout l'arc alpin et, de façon plus éparse, les Carpates. Dans les Alpes, il pousse entre 1500 et 2400 mètres environ ; en situation favorable, de jeunes arolles montent jusqu'à 2850 mètres. C'est cette présence à la lisière supérieure des forêts qui lui vaut, dans le monde germanophone, le surnom de « Königin der Alpen », la reine des Alpes.

Forêt d'Aletsch (Valais) : mélèzes et arolles au bord du glacier d'Aletsch.

La reine des hauteurs

En Suisse, ses deux grands bastions sont l'Engadine et le Valais, où le village d'Arolla porte son nom. En Basse-Engadine, la forêt de Tamangur passe pour la plus haute forêt d'arolles fermée d'Europe. Au Tyrol, le Defereggental abrite l'Oberhauser Zirbenwald, présenté comme la plus grande forêt d'arolles d'un seul tenant des Alpes orientales. L'arbre endure des froids hivernaux inférieurs à –40 °C, mais il réclame un approvisionnement en eau régulier et se montre peu compétitif en milieu sec.

Cônes d'arolle, encore fermés, dans le Val Gardena (Tyrol du Sud).

Le temps long

L'arolle ne se presse jamais. À la limite supérieure des forêts, la saison de croissance est si courte que ses cernes annuels ne mesurent en moyenne qu'environ un millimètre. La plupart des arolles vivants ont jusqu'à 400 ans ; les plus anciens exemplaires connus atteignent 800 à 1000 ans, et comme le cœur des vieux troncs est souvent pourri, leur âge maximal est probablement sous-estimé. Vent, poids de la neige et foudre sculptent au fil des siècles des silhouettes tourmentées, à plusieurs troncs ou en forme de candélabre.

La reproduction suit le même tempo. Un arolle ne devient fertile que vers 40 ans. Ses cônes, teintés de violet, restent fermés, et la maturation des graines s'étale sur deux ans. Une année de graines revient environ tous les trois ans, une fructification abondante seulement tous les quatre à dix ans. Chaque cône peut renfermer plus de cent graines lourdes, nourrissantes et sans ailes : des « noix » à coque dure qui, au sens botanique, n'en sont pas.

Cassenoix moucheté dans la réserve naturelle de la forêt d'Aletsch (Valais).

Le jardinier ailé

Des graines sans ailes, enfermées dans des cônes qui ne s'ouvrent pas d'eux-mêmes : seul, l'arolle aurait bien du mal à se disperser. Son avenir tient dans le bec d'un oiseau. Le cassenoix moucheté (Nucifraga caryocatactes), Tannenhäher en allemand, Zirmgratsch au Tyrol, fait des graines d'arolle sa nourriture principale. Dès la fin de l'été, ce corvidé au plumage brun-noir piqueté de blanc décortique les cônes et transporte les graines dans une poche de sa gorge : 41 en moyenne, parfois plus de cent. Des études menées dans la forêt de Staz, en Haute-Engadine, ont montré qu'en dehors de la nidification, il effectue des vols de ravitaillement jusqu'à 15 kilomètres.

Selon l'abondance des cônes, chaque oiseau enfouit dans le sol entre 45 000 et 100 000 graines par an, 5,7 en moyenne par cachette, et en retrouve environ 80 %, même sous la neige. Les graines oubliées peuvent germer au printemps suivant : d'où ces bouquets de jeunes arolles serrés les uns contre les autres, qui ont valu à l'oiseau le surnom de « forestier à plumes ». Des études récentes nuancent toutefois le tableau : le cassenoix choisit surtout des cachettes où les graines se conservent bien, pas forcément celles où elles germent le mieux.

Son avenir tient dans le bec d'un oiseau.

Rondelle de tronc d'arolle (325 mm de diamètre) : des cernes serrés, un bois clair.

Un bois qui sent la montagne

Le bois d'arolle est clair : l'essentiel de chaque cerne est formé de bois de printemps, aux cellules larges et à parois minces. Il en résulte un bois de faible densité, tendre et facile à travailler. Il renferme jusqu'à 0,5 % de pinosylvine, une substance que l'on associe à sa résistance face à de nombreux organismes nuisibles. Les plus anciennes traces de son utilisation remontent à l'âge du bronze : un captage de source à Saint-Moritz, daté d'environ 1400 avant notre ère.

À partir du XVIe siècle, les usages se multiplient : bois de chauffe, notamment pour les salines, mais aussi bols, cuillères et récipients à lait pour l'économie alpestre. On lui prêtait des propriétés antibactériennes et insectifuges, qui le faisaient apprécier pour les armoires et les coffres à farine. Surtout, il habille les pièces à vivre. En Engadine, les « Arvenstuben » lambrissées, les « stüvas » en romanche, étaient le cœur de la vie familiale et la seule pièce chaude de la maison paysanne. Au Tyrol, on parle de « Zirbenstube » : une pièce familière aux murs lambrissés, avec son coin du crucifix, le Herrgottswinkel.

Figurines en costume sculptées dans l'arolle par Ludwig Moroder, vers 1900, à Ortisei (Val Gardena).

De la gouge à l'alambic

Tendre et régulier, l'arolle est le bois des sculpteurs : depuis le XVIIe siècle, ceux du Val Gardena, au Tyrol du Sud, le travaillent. Dans le Defereggental, on en tire meubles, boiseries et masques, mais aussi des bardeaux et des boîtes à pain. Les cônes avaient leur propre métier : en 1877, l'écrivain tyrolien Ludwig von Hörmann décrivait le « Zirmner », qui récoltait les cônes pour en vendre les graines, en général dans la seconde moitié de septembre. Une récolte trop intensive a d'ailleurs nui aux peuplements.

Des cônes encore immatures naît la liqueur d'arolle, d'un rouge profond ; des eaux-de-vie incolores se préparent avec les cônes, les graines ou les aiguilles. Pour le Zirbenschnaps, on laisse macérer trois à quatre cônes avec du sucre dans un litre d'eau-de-vie pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce que l'extrait vire au brun rougeâtre foncé. Aiguilles et rameaux donnent par distillation une huile essentielle : à Jerzens, dans le Pitztal, une tonne de copeaux fournit environ un litre d'huile pure.

Le parfum de l'arolle a aussi intrigué la science. Une étude de Joanneum Research publiée en 2003 a comparé, chez quinze personnes, le sommeil dans un lit en arolle et dans un lit en aggloméré ; son faible effectif et ses lacunes méthodologiques ne permettent toutefois aucune conclusion sur le sommeil ou la santé, et des tribunaux autrichiens et allemands ont interdit des allégations publicitaires de santé fondées sur ce bois.

Forêt d'arolles de Tamangur, au sud de S-charl (Basse-Engadine), à 2120 m.

Protéger la reine

Pendant des siècles, l'arolle a été exploité sans retenue et défriché pour gagner des alpages : sans cela, la limite naturelle de la forêt se situerait 200 à 300 mètres plus haut. En Suisse, la loi forestière de 1876 a mis fin aux défrichements ; à partir de 1900, le ramassage de la litière et des cônes a été restreint ou interdit en bien des endroits. Replanter ne suffit pas toujours : dans le canton de Fribourg, au moins 450 000 arolles ont été plantés entre 1885 et 1952 ; en 2020, on n'en retrouvait qu'environ 650.

La Suisse compte aujourd'hui quelque 5,7 millions d'arolles de plus de 12 centimètres de diamètre, 9 % de plus que lors de l'inventaire de 2004–2006. Le réchauffement pose pourtant un défi nouveau : l'arolle grandit lentement, résiste mal aux essences qui montent de la vallée, et ne gagne de l'altitude que grâce au cassenoix, qui cache surtout ses graines dans la forêt existante. L'Institut fédéral de recherches WSL recommande de le favoriser dans les stations élevées, où il trouvera encore sa place demain. En Suisse, l'exploitation commerciale de l'arolle relève des cantons et requiert en général une autorisation.

Crédits photos

  • Bandeau : Hornlz, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
  • Chapitre 1 (La reine des hauteurs) : Hans Hillewaert, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
  • Chapitre 2 (Le temps long) : Wolfgang Moroder, CC BY-SA 3.0 (ou GFDL), via Wikimedia Commons
  • Chapitre 3 (Le jardinier ailé) : © Giles Laurent, gileslaurent.com, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
  • Chapitre 4 (Un bois qui sent la montagne) : Roger Culos (Muséum de Toulouse), CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
  • Chapitre 5 (De la gouge à l'alambic) : Wolfgang Moroder (photo) ; sculptures de Ludwig Moroder, CC BY-SA 3.0 (ou GFDL), via Wikimedia Commons
  • Chapitre 6 (Protéger la reine) : Chris.urs-o, CC BY-SA 3.0 (ou GFDL), via Wikimedia Commons

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