Un château, un aigle, un pays
Sur un éperon couvert de vignes, au-dessus de Meran (Merano) et de la large vallée de l'Adige, se dresse un château que l'on ne rejoint qu'à pied. Il s'appelle Tirol. Pas « du Tyrol » : Tirol, tout court. C'est lui qui a prêté son nom aux comtes qui y résidaient, puis à tout un pays de montagnes qui s'étend aujourd'hui de part et d'autre du Brenner. Peu de régions d'Europe peuvent désigner du doigt la bâtisse exacte où leur nom est né.

Un château qui a donné son nom à un pays
Le musée provincial installé dans ses murs situe une première construction vers 1100. Les seigneurs du lieu apparaissent dans les sources vers 1140 sous le nom de comtes « de Tirol » : un Albert et un Berthold. Ils tenaient des droits comtaux dans le Vinschgau en fief des évêques de Trente, dont ils étaient aussi les avoués, c'est-à-dire les protecteurs laïques. Quant au mot lui-même, on le tient généralement pour préromain, sans qu'aucune hypothèse sur son sens ait fait l'unanimité.
Le château a beaucoup souffert, d'un grand incendie vers 1300 à des pans entiers tombés dans le ravin. Il a pourtant gardé ses trésors romans : les portails de marbre du XIIe siècle, peuplés de créatures fabuleuses et de scènes bibliques. Sur le tympan de la chapelle, le Christ est descendu de la croix ; ailleurs, un centaure décoche sa flèche et Daniel fait face aux lions. Ces pierres ont vu naître le Tyrol.

Les comtes de Tirol et le « pays dans les montagnes »
Les comtes de Tirol rassemblent patiemment une mosaïque de seigneuries alpines. Vers 1170, ils acquièrent la moitié du comté de Bozen (Bolzano). Leurs sceaux portent déjà un aigle : celui du comte Albert, utilisé dans les années 1211 à 1217, montre l'oiseau aux ailes déployées qui deviendra l'emblème de tout un pays.
Ce même Albert, que l'on compte le plus souvent comme le troisième du nom, est la grande figure de cette première époque. Né vers 1180, fidèle partisan de l'empereur Frédéric II, il poursuit selon la Neue Deutsche Biographie la politique de ses pères : unir les comtés de la « montana », le pays dans les montagnes. En 1241, il reçoit avec le duc Otto de Méranie les fiefs de l'évêché de Brixen ; en 1248, à l'extinction de la maison d'Andechs, il en recueille l'héritage.
Sa fin est moins glorieuse. En 1252, l'archevêque de Salzbourg le fait prisonnier ; il ne retrouve la liberté qu'au prix d'une forte rançon et de châteaux cédés. Albert meurt le 22 juillet 1253, dernier de sa lignée et sans fils. Son œuvre lui survit : dès 1254, son territoire est désigné comme le « dominium » ou la « comecia Tyrolis », la seigneurie ou le comté de Tyrol. Le nom d'un château est devenu celui d'un pays. Reste à savoir qui en héritera : ses deux filles, Adelheid, épouse du comte Meinhard de Goritz, et Elisabeth.

Meinhard II, l'homme qui a fait le Tyrol
L'héritage passe par Adelheid à la maison des comtes de Goritz (Görz, aujourd'hui Gorizia). Son fils Meinhard, né vers 1238, commence sa vie comme otage : avec son frère Albert, il est remis à l'archevêque de Salzbourg et passe, selon la Neue Deutsche Biographie, les années 1252 à 1258 dans la forteresse de Hohenwerfen. En 1259, il épouse Elisabeth de Bavière, veuve du roi Conrad IV et mère du jeune Conradin, le dernier des Hohenstaufen.
Le 4 mars 1271, les deux frères se partagent leurs biens. La limite est fixée à la Mühlbacher Klause, à l'entrée du Pustertal : Albert prend Goritz et les terres de l'est, Meinhard garde le Tyrol. Commence un règne qui va faire d'un enchevêtrement de fiefs un véritable territoire. Meinhard brise la puissance des évêques de Trente et de Brixen, dont les principautés deviennent dans les faits des parties du pays. Vers 1280, il fait consigner un droit du pays (Landrecht) qui simplifie l'administration, et ses livres de comptes, parvenus jusqu'à nous, révèlent une chancellerie très organisée. Les salines de Hall, dans la vallée de l'Inn, lui assurent une grande partie de ses revenus.
Ce prince à poigne n'a rien d'un saint : excommunié à plusieurs reprises, il meurt sans avoir été relevé de la sentence de 1291. Il fonde pourtant en 1273, avec son épouse, l'abbaye de Stams, dans la vallée de l'Inn, sépulture des princes du Tyrol. Allié de Rodolphe de Habsbourg contre le roi Ottokar de Bohême, il reçoit de lui le duché de Carinthie le 1er février 1286. Il meurt le 1er novembre 1295 à Greifenburg et repose à Stams. Les paysans tyroliens, note la Neue Deutsche Biographie, le tenaient pour le fondateur de leurs libertés particulières.

Une croix et un aigle : la monnaie de Meran
Un pays se reconnaît aussi à sa monnaie. Avec son frère, entre 1259 et 1274, Meinhard fait déjà frapper des « gros à l'aigle » (Adlergroschen) qui, d'après la Neue Deutsche Biographie, furent la première pièce valant plusieurs deniers dans l'espace germanophone, et furent largement imitées. Au milieu des années 1270 apparaît à Meran la pièce qui fera date : le « Zwainziger », ainsi nommé parce qu'il valait vingt deniers dits « Berner ». On l'appellera plus tard « Kreuzer », à cause de la double croix qui orne l'une de ses faces.
Les exemplaires du cabinet des médailles des Musées d'État de Berlin montrent une pièce d'argent d'un gramme et demi environ : d'un côté la double croix entourée du nom de Meinhard (MEINARDVS), de l'autre un aigle aux ailes déployées et l'inscription COMES TIROL, « comte de Tyrol ». Le type sera frappé jusque dans les années 1360. L'aigle des comtes ne se contente plus des sceaux : il passe désormais de main en main. Meran reste le cœur du comté jusqu'au XVe siècle, quand le siège du gouvernement est transféré à Innsbruck.

Marguerite, l'héritière que tous voulaient épouser
Meinhard II laisse quatre fils. Le dernier à régner, Henri, gardera toute sa vie le titre de roi de Bohême, souvenir d'un bref passage sur le trône de Prague. Trois mariages ne lui donnent aucun héritier mâle survivant. Sa fille Marguerite, née en 1318, devient donc très tôt l'enjeu des Luxembourg, des Wittelsbach et des Habsbourg. Le 19 septembre 1330, à Innsbruck, elle a onze ans quand on la marie à Jean-Henri de Luxembourg, un garçon de sept ans, fils du roi Jean de Bohême.
À la mort d'Henri, le 2 avril 1335, les Habsbourg s'emparent de la Carinthie, mais Marguerite et son jeune époux conservent le Tyrol, avec l'appui de la noblesse et du margrave Charles de Moravie, le futur empereur Charles IV. Le jour des Morts 1341, Jean-Henri trouve close la porte de Schloss Tirol : Marguerite répudie son mari. Le 10 février 1342, au château même, elle épouse Louis de Brandebourg, fils de l'empereur Louis de Bavière, sans que le premier mariage ait été annulé. Excommunication pour le couple, interdit pour le pays : l'Église ne lèvera ses sanctions qu'en 1359. Entre-temps, en 1347, Marguerite défend elle-même Schloss Tirol, avec succès, contre les troupes de Charles.
C'est sur ce terreau que pousse la légende noire. Le surnom de « Maultasch », qui lui colle encore à la peau, n'apparaît par écrit qu'après sa mort ; selon la Neue Deutsche Biographie, c'était une injure grossière, à peu près l'équivalent de « catin ». Les explications plus tardives, une bouche difforme ou un château du même nom près de Terlan, ne tiennent pas. Aucun portrait authentique d'elle n'a survécu. Ses contemporains la disent tantôt très belle, tantôt simple d'esprit ; une caricature de femme laide, rattachée à Léonard de Vinci, passe pour son portrait au plus tard vers 1780. En 1923, le roman de Lion Feuchtwanger « Die häßliche Herzogin » (« La Duchesse laide ») la rend de nouveau célèbre.

Janvier 1363 : une charte, douze sceaux et les Habsbourg
Le fils de Marguerite et de Louis, Meinhard III, avait épousé en 1358 Marguerite d'Autriche, sœur du duc Rodolphe IV de Habsbourg. Louis meurt à l'automne 1361, et le 13 janvier 1363, Meinhard III meurt à son tour à Meran, avant même ses vingt ans. Il était le seul enfant survivant de Marguerite : avec lui s'éteint la lignée.
Rodolphe IV apprend la nouvelle à Lienz le 16 janvier et se hâte vers l'Adige. La traversée périlleuse des Tauern enneigés que racontera le chroniqueur Thomas Ebendorfer relève de la légende ; la réalité est plus politique. Les états avaient reconnu Marguerite comme régente, mais sous tutelle : elle ne pouvait rien décider sans leur accord. En quelques jours, Rodolphe la convainc de céder le comté aux Habsbourg en gardant la régence à vie. Pour emporter l'adhésion de la noblesse, il produit deux actes de 1359 par lesquels Marguerite et Louis auraient légué le pays aux ducs d'Autriche ; selon les Archives du Land du Tyrol, tout indique qu'il s'agit de faux.
Le 26 janvier 1363, à Bozen, la charte est établie. Sur ce parchemin de 49 centimètres sur 71, Marguerite rappelle que Dieu l'a privée d'héritiers et reconnaît dans les ducs Rodolphe, Albert et Léopold ses héritiers les plus proches et les plus légitimes, « unser aller nächsten und rechtisten erben », dit le texte original. Douze sceaux de nobles tyroliens, sur quatorze à l'origine, y pendent encore ; l'un des trois exemplaires est conservé aux Archives du Land du Tyrol, à Innsbruck.
Tout va vite ensuite. En septembre 1363, Marguerite renonce aussi à la régence ; une invasion bavaroise est repoussée ; en 1364, l'empereur Charles IV accorde l'investiture aux Habsbourg, et en 1369 la paix de Schärding met fin aux prétentions des Wittelsbach. Marguerite s'installe à Vienne, où elle meurt le 3 octobre 1369. Rodolphe IV, surnommé « le Fondateur », ne profite guère de sa conquête : il meurt à Milan le 27 juillet 1365, à vingt-cinq ans, l'année même où il fonde l'Université de Vienne. L'homme qui avait lancé l'agrandissement gothique de la cathédrale Saint-Étienne avait aussi fait fabriquer un faux resté célèbre, le Privilegium maius.

Ce qu'il en reste : un aigle rouge et un pays
Pour les Habsbourg, l'acquisition est capitale : le Tyrol, soulignent les Archives du Land, comblait le vide entre leurs terres d'origine, en Suisse, et leurs duchés de l'est. Un maillon de cette histoire passe d'ailleurs par la Suisse. Elisabeth, fille de Meinhard II, avait épousé en 1274 Albert de Habsbourg, futur roi des Romains. Après l'assassinat de son mari en 1308, près de Windisch, en Argovie, elle fit bâtir le monastère de Königsfelden sur les lieux du drame, et y fut inhumée. Son fils Albert II était le père de Rodolphe IV : Albert II et Marguerite étaient donc cousins germains, tous deux petits-enfants de Meinhard II. Les « plus proches héritiers » de la charte de 1363 n'étaient pas une simple formule.
Les Habsbourg garderont le Tyrol jusqu'en 1918, en le gouvernant comme comtes de Tyrol. En 1919, le traité de Saint-Germain le coupe en deux : le nord reste autrichien, le sud passe à l'Italie. Le château qui a donné son nom au pays se trouve depuis en Italie ; la Province autonome de Bolzano y a ouvert son musée d'histoire en 2003.
Et l'aigle ? Il n'a jamais quitté la scène. Rouge sur fond d'argent, couronné d'or, les ailes barrées d'agrafes dorées terminées en trèfle, une couronne de feuillage vert derrière la tête : c'est ainsi que la loi du Land du Tyrol décrit aujourd'hui encore ses armoiries. Le Haut-Adige arbore lui aussi un aigle rouge. Sur le retable gothique que les Habsbourg offrirent à Schloss Tirol, un duc d'Autriche et son épouse sont agenouillés sous l'aigle tyrolien : les nouveaux maîtres, eux aussi, se sont rangés sous les couleurs du pays.
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- Chapitre 1 (Un château qui a donné son nom à un pays) : Marie-Lan Taÿ Pamart, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
- Chapitre 2 (Les comtes de Tirol et le « pays dans les montagnes ») : Bartleby08, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
- Chapitre 3 (Meinhard II, l'homme qui a fait le Tyrol) : Anonyme (XIIIe siècle), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 4 (Une croix et un aigle : la monnaie de Meran) : Wmeinhart, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
- Chapitre 5 (Marguerite, l'héritière que tous voulaient épouser) : Anonyme (1re moitié du XVIe siècle), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 6 (Janvier 1363 : une charte, douze sceaux et les Habsbourg) : Anonyme, maître pragois ou viennois (vers 1360-1365), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 7 (Ce qu'il en reste : un aigle rouge et un pays) : Pakeha, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
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