Onze hectares au bord de l'Inn
Il suffit de quelques minutes pour traverser Rattenberg à pied. Entre le Schlossberg, un éperon rocheux couronné de ruines, et les eaux vertes de l'Inn, la ville s'étire sur une étroite bande de terrain, avec ses façades colorées et ses ruelles pavées. Pas de faubourgs : la ville médiévale occupe presque tout l'espace disponible, et c'est ce qui en fait une curiosité unique en Autriche.

Onze hectares, et pourtant une ville
Les chiffres officiels sont sans appel. Selon Statistik Austria, la commune couvre 11,2 hectares de surface cadastrale, soit 0,11 km² : c'est la plus petite commune d'Autriche par la superficie. Au 1er janvier 2026, elle comptait 446 habitants, et aucune autre commune autrichienne portant le titre de ville n'est moins peuplée. Pour se représenter l'échelle, Rattenberg occupe à peu près le quart de la superficie de la Cité du Vatican.
Les recensements lui attribuent 679 habitants en 1869 et un sommet de 879 en 1951, avant un lent recul. Mais petite taille n'a jamais voulu dire insignifiance : pendant des siècles, cette ville minuscule a tenu l'un des passages les plus stratégiques entre la Bavière et le Tyrol.

Une forteresse bavaroise aux portes du Tyrol
Rattenberg apparaît dans les documents en 1254, sous le nom de « Ratinberch ». Son château, dont les origines remontent selon la tradition au Xe siècle, verrouillait le passage entre la roche et la rivière. Au Moyen Âge, Rattenberg, comme Kufstein et Kitzbühel, n'appartient pas au Tyrol mais à la Bavière : c'est une place forte frontalière.
Selon l'histoire publiée par la ville, c'est le 7 janvier 1393 que le duc Étienne III de Bavière lui accorde ses droits de ville. Avec ce statut vient le droit de lever des taxes et des droits de douane, sur la route comme sur l'eau. Pour les ducs bavarois, l'enjeu est considérable : les Archives du Land du Tyrol rappellent que les mines d'argent et de cuivre de Rattenberg, et surtout les péages de l'Inn, apportaient au trésor ducal des revenus bienvenus.
Tout bascule avec la guerre de succession de Landshut. Fin juin 1504, le roi Maximilien Ier occupe sans grande résistance les trois juridictions de Kitzbühel, Kufstein et Rattenberg. En août, lorsque les troupes du parti palatin approchent, Kufstein leur est livrée sans combat, tandis que Rattenberg résiste et ne peut être prise. La sentence arbitrale de Cologne du 30 juillet 1505 met fin au conflit et attribue les trois juridictions à Maximilien : Rattenberg devient tyrolienne pour de bon. Le droit bavarois y restera pourtant longtemps en usage.

Le port de l'Inn : Plätten, chevaux de halage et douaniers
L'Inn, qui coule aujourd'hui paisiblement au pied des maisons, fut pendant des siècles une véritable autoroute fluviale. Les marchandises descendaient le courant sur des Plätten, de grands bateaux plats sans quille, longs de 25 à 30 mètres et larges de 6 à 8 mètres, capables d'emporter 150 à 200 tonnes de vin du Tyrol du Sud, de cuivre ou de ciment. En 1497, quelque 11'000 soldats et 900 chevaux furent même acheminés vers l'est par la rivière. De Hall à Kufstein, il fallait 5 heures ; jusqu'à Vienne, au moins 6 jours.
Ces bateaux sortaient des chantiers des Schopper, installés au Tyrol surtout entre Rattenberg et Kufstein. Leur appétit de bois les mettait en concurrence avec les mines, car la plupart des Plätten n'effectuaient qu'un seul voyage vers l'aval et étaient vendues comme bois de chauffage à destination.
Remonter le courant était une autre affaire. Sur l'Inn, impossible de ramer, de hisser la voile ou de pousser à la perche : on attelait des chevaux sur la berge. Un convoi réunissait deux à quatre grands bateaux de charge, les Zillen, et quelques embarcations plus petites, tous reliés par des cordes. Jusqu'à 50 chevaux tiraient l'ensemble, avec un équipage pouvant atteindre 60 personnes. On avançait six heures par jour, il fallait cinq jours de Kufstein à Hall, et le batelier demandait 20 à 25 fois le prix de la descente.
Rattenberg vivait de ce trafic. Depuis 1453, elle jouissait du droit d'étape : chaque bateau de céréales remontant la rivière devait faire halte un jour au débarcadère de la ville, la Lände, et proposer sa marchandise à la vente. Des convois de 50 à 60 hommes et presque autant de chevaux y passaient la nuit, et la petite ville faisait vivre 12 auberges, 7 boulangers et 5 brasseries. Le poste de douane fut supprimé en 1766, et la navigation déclina avec les mines. Le coup de grâce vint du rail : en 1858, la première locomotive traversa le tunnel de Rattenberg.

L'argent et le cuivre, un âge d'or
Au XVe siècle, Rattenberg connaît un nouvel essor grâce à l'extraction de l'argent et du cuivre, au Silberberg tout proche. La ville devient un centre minier, tandis qu'en amont, Schwaz connaît une croissance spectaculaire : on y comptait 51 foyers vers 1427, et la localité aurait atteint 20'000 habitants au milieu du XVIe siècle.
Cet afflux de mineurs réclame d'énormes quantités de céréales, de suif pour éclairer les galeries, de bétail et de cuir, importés de l'est par l'Inn : Rattenberg, port, douane et ville minière à la fois, est au cœur de ces échanges.
La prospérité se lit encore dans la pierre. L'église paroissiale Saint-Virgile, reconstruite à partir de 1473 par les maîtres d'œuvre Christian Nickinger et Jörg Steyrer, présente une particularité rare : deux nefs complètes, celle des bourgeois au nord et celle des mineurs, les Knappen, au sud. L'intérieur a été entièrement remanié dans le style baroque au XVIIIe siècle, avec des plafonds peints par Simon Benedikt Faistenberger et Matthäus Günther.
L'âge d'or ne dure pas : au milieu du XVIe siècle, l'activité minière décline et la ville entre dans une longue période de difficultés, entraînant avec elle la navigation sur l'Inn.

Des clous au cristal : une ville d'artisans
À l'extrémité ouest de la ville, deux maisons semblent sortir du rocher : ce sont les Nagelschmiedhäuser, les maisons des forgerons de clous. D'après l'article que leur consacre le Land du Tyrol, des mineurs creusèrent dès le XIIe siècle des niches dans la roche du Schlossberg pour y bâtir deux maisons, rehaussées plus tard d'un étage en bois. Un registre judiciaire des environs de 1630 les décrit sans complaisance comme une « mauvaise demeure délabrée, située dans la pierre ».
On y forgea des clous à la main : clous d'écluse, clous de bateau, clous de cordonnier. Un acte de 1738 cite Joseph Hueber comme premier forgeron de clous de Rattenberg ; vers 1811, l'atelier produisait jusqu'à 60'000 clous, et le dernier artisan, Anton Rafner, travailla jusqu'en 1912. Les maisons abritent aujourd'hui un musée d'artisanat, où des maquettes racontent la navigation sur l'Inn : une Plätte, un chantier de Schopper, un convoi tiré par des chevaux et le bateau d'apparat de l'électeur de Bavière Max Emanuel.
Au XXe siècle, c'est le verre qui redonne vie à la ville. La tradition est ancienne dans la région : la verrerie de Kramsach, à 2 kilomètres de Rattenberg sur l'autre rive de l'Inn, fut fondée en 1626 et resta active plus de 300 ans. Après la Seconde Guerre mondiale, les entreprises verrières fondèrent à Kramsach, en 1948, une école qui existe toujours sous le nom de HTL Kramsach Glas und Chemie.
En 1946, le graveur sur verre Ferdinand Kisslinger s'établit à Rattenberg. Kisslinger Kristallglas est aujourd'hui le plus connu des verriers de la « Glasstadt », la ville du verre, où l'on peut même s'essayer au soufflage d'une boule de verre lors d'un cours.

Un clocher à gravir et une sainte servante
Au bord de l'Inn, l'ancien couvent des Augustins-Ermites abrite l'Augustinermuseum. À la fin des années 1970, le couvent et les églises de la ville étaient en très mauvais état ; l'action « Sauvez les églises de Rattenberg » déboucha sur une restauration complète, de 1989 à 1993, et le musée ouvrit le 1er mai 1993. Faute de collection, on alla chercher des œuvres oubliées dans les greniers des églises et des cures du Bas-Pays tyrolien, prêtées depuis par les paroisses.
Le visiteur y découvre un cloître gothique, des œuvres baroques et la coupole de l'église conventuelle, le « ciel des Augustins », peinte de 1709 à 1711 par Johann Josef Waldmann : c'est la première grande fresque de coupole du Tyrol. Le parcours mène aussi dans le clocher à colombages et la charpente, ouverts au public depuis 2010. Alpbachtal Tourismus le présente comme le seul clocher d'église accessible au public dans tout le Tyrol ; de la chambre supérieure, la vue plonge sur les toits de la ville médiévale.
Rattenberg est aussi, selon la tradition, la ville natale de sainte Notburga, l'une des saintes les plus populaires du Tyrol. Née vers 1265, fille d'un chapelier selon la légende, elle fut servante au château de Rottenburg, puis chez des paysans d'Eben am Achensee. Le récit le plus célèbre veut qu'à l'heure où on lui refusait le repos du soir, elle ait lancé sa faucille en l'air, et que celle-ci soit restée suspendue à un rayon de soleil. Morte en 1313, elle repose à Eben ; le pape Pie IX confirma son culte en 1862. Patronne des servantes et des travaux des champs, elle a sa chapelle dans l'église Saint-Virgile.

Le château, le chancelier et l'hiver sans soleil
Les ruines du château sont liées à l'épisode le plus sombre de l'histoire locale : le 17 juillet 1651, Wilhelm Biener, ancien chancelier du Tyrol au service de l'archiduchesse Claude de Médicis, fut décapité à Rattenberg, condamné pour haute trahison et malversations, des accusations qu'il avait pourtant en grande partie réfutées. Une plaque rappelle son souvenir sur le Schlossberg.
Trois siècles plus tard, ce drame a donné naissance à une tradition théâtrale. À l'automne 1949, le comité de l'office du tourisme de Rattenberg eut l'idée de marquer le 300e anniversaire de la mort du chancelier ; en juillet 1951, la pièce « Der Kanzler von Tirol » du poète tyrolien Josef Wenter fut jouée dans un amphithéâtre aménagé sur le Schlossberg. Ainsi sont nées les Schlossbergspiele, qui font revivre chaque été la scène en plein air au-dessus des toits de la ville.
Le Schlossberg a toutefois son revers. La montagne, au sud de la ville, masque le soleil d'hiver : selon un communiqué européen de 2005, Rattenberg reste privée de soleil direct de novembre à la mi-février environ. Cette année-là, le laboratoire d'éclairage Bartenbach et la commune présentèrent un projet d'héliostats, des miroirs pilotés par ordinateur renvoyant la lumière vers des réflecteurs sur la colline du château, soutenu par le programme européen EUREKA et estimé à environ 1,5 million d'euros. Il n'a jamais vu le jour.
C'est d'ailleurs dans cette lumière tamisée que s'installe, à l'approche de Noël, l'atmosphère si particulière de l'Avent de Rattenberg, à laquelle nous consacrons un article à part.
Crédits photos
- Bandeau : Leopold Munsch, domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 1 (Onze hectares, et pourtant une ville) : © Alpbachtal Tourismus | Johann Erhard
- Chapitre 2 (Une forteresse bavaroise aux portes du Tyrol) : Richard Püttner (gravure d'après R. Püttner, Die Gartenlaube, 1874), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 3 (Le port de l'Inn : Plätten, chevaux de halage et douaniers) : Richard Püttner (gravure d'après R. Püttner, Die Gartenlaube, 1874), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 4 (L'argent et le cuivre, un âge d'or) : Auteur inconnu (Schwazer Bergbuch, 1556), domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 5 (Des clous au cristal : une ville d'artisans) : Stefan Simony, domaine public, via Wikimedia Commons
- Chapitre 6 (Un clocher à gravir et une sainte servante) : © Alpbachtal Tourismus
- Chapitre 7 (Le château, le chancelier et l'hiver sans soleil) : Hermann Stieffel, domaine public, via Wikimedia Commons
Photos © Alpbachtal Tourismus publiées avec l’autorisation de l’office du tourisme de l’Alpbachtal ; les autres sont sous licence libre ou dans le domaine public.
